Texte rédigé par Jean-Pascal van YPERSELE (1998): Climatologue à l’UCL et membre du Conseil Fédéral du Développement Durable.

Depuis ce jour de Noël 1968 où les astronautes d’Apollo ont vu pour la première fois la Terre ronde sous leurs yeux, et en ont ramené d’extraordinaires photos, nous n’avons plus le même regard sur notre planète. Nous savons qu’elle est une, finie, à partager, à respecter. Un des premiers problèmes globaux d’environnement était celui de la couche d’ozone stratosphérique. Nous avons alors pris conscience qu’en agissant localement, nous pouvions avoir un effet sur l’environnement global, car les molécules de chlorofluorocarbures (CFC) ne connaissent pas les frontières. Le problème de la couche d’ozone est en passe d’être résolu (*), car des produits de substitution existent et peuvent même être vendus à grand profit par les firmes qui les ont mis au point. Mais le problème des changements de climat est bien plus difficile, car il n’y a pas de substitut pour le CO2.

Comme pour l’ozone stratosphérique, les politiques menées devront se placer dans le contexte de négociations internationales liées à une Convention des Nations Unies. La lenteur de ce processus de négociations internationales est souvent frustrante, mais il n’y pas d’autre processus démocratique que celui-là pour tenter de résoudre un problème aussi global, qui risque d’affecter l’habitabilité même de notre planète, en mettant en danger les écosystèmes naturels, la production alimentaire, et les conditions du développement humain.

Pour réaliser l’objectif de la Convention sur les changements climatiques, des réductions globales d’émissions de gaz à effet de serre sont indispensables. Les pays développés, qui émettent encore aujourd’hui la grande majorité des gaz et sont à l’origine de plus des trois quarts des émissions passées ont la responsabilité de réduire leurs émissions alors que les pays en développement vont continuer à faire croître les leurs. Du moins dans un premier temps, car il est clair que les pays en développement vont prendre de plus en plus d’importance dans l’évolution des émissions, suite à l’élévation de leur niveau de vie et à leur croissance démographique. Il sera impossible de préserver un climat « viable » sans que tous les acteurs prennent à terme des mesures de limitation et de réduction des émissions. Mais si les pays développés ne montrent pas leur volonté et leur capacité d’atteindre les objectifs adoptés à Rio et Kyoto, tant en termes de réductions d’émissions qu’en termes de transferts de technologies et de moyens financiers vers le sud, il sera sans doute impossible aussi d’obtenir que les pays en développement fassent des efforts.

Ce qui a manqué jusqu’à présent dans la plupart des pays industrialisés, dont la Belgique, c’est une véritable volonté politique en la matière. Le problème climatique ne commencera à se faire sentir avec acuité que d’ici 10 ou 20 ans, bien plus tard que la prochaine élection. Mais vu l’inertie du système climatique et celle des structures économiques, c’est pourtant aujourd’hui qu’il faudrait avoir le courage de prendre des décisions préventives.

Il faudrait davantage réfléchir aux implications à long terme des choix structurels faits aujourd’hui sans même se rendre compte que ce sont des choix. Deux exemples : quelles seront les conséquences dans 50 ans de l’absence de politique cohérente d’aménagement du territoire en Belgique ? Nos responsables politiques vont-ils encore longtemps permettre la construction de maisons isolées, de « zonings » et de centres commerciaux loin des transports en commun, ce qui augmente la demande en transport automobile et en chauffage ? quels seront les effets sur la demande de transports routiers de la priorité donnée au TGV au détriment des petites gares et des autres investissements à la SNCB ?

Il faut bien voir qu’une politique de lutte contre le renforcement de l’effet de serre pourrait contribuer à résoudre plusieurs problèmes à la fois, et permettrait d’obtenir un « double dividende » ? Après tout, réduire le nombre de voitures et de kilomètres parcourus en voiture, camion ou avion n’aurait-il que des effets sur les émissions de gaz à effet de serre ? et le nombre de morts sur les routes, les embouteillages, la pollution de l’air, le bruit, cela n’intéresse personne ? et si augmenter le prix de l’énergie pouvait nous encourager à investir à nouveau dans l’efficacité énergétique, tout en permettant de réduire les charges sociales sur l’emploi et donc de favoriser ce dernier, cela n’intéresserait-il que les environnementalistes ?

Et si gouvernement et Régions lançaient ensemble un programme ambitieux pour augmenter l’efficacité énergétique dans tous les secteurs et promouvoir les énergies renouvelables, cela n’aurait-il d’effet positif que sur les émissions ? et si nos entreprises, nos lieux de travail, nos logements, nos écoles, et même … nos universités devenaient plus sobres en énergie, en emballages, en transports, en déchets, n’aurions-nous pas la sensation de contribuer à relever un grand défi collectif, tout en faisant finalement des économies ?

Je suis également convaincu de la valeur d’exemple que pourrait avoir l’engagement personnel de nos dirigeants en la matière, car comme l’ont bien montré François Houtart et Geneviève Lemercinier (1990), il y a bien des facteurs culturels qui influencent les attitudes vis-à-vis de l’énergie. A quand par exemple des panneaux solaires sur les toits du Palais royal, ou de l’hôtel du Premier ministre ? Quand assistera-t-on à l’arrivée en tram ou en vélo des ministres à Val-Duchesse ? Pourquoi pas une intégration des concepts de l’architecture « bioclimatique » dans tous les bâtiments publics neufs ou rénovés, comme dans le nouveau Berlaymont ? Quand les sièges d’Electrabel, de la FEB ou des organisations syndicales seront-ils à la pointe de l’efficacité énergétique ? A quand des plans communaux et locaux d’action « Kyoto » pour réduire les émissions de gaz à effet de serre ?

La contrainte climatique est une de celles qui forcent aujourd’hui l’ensemble de la communauté internationale à reconsidérer ses modèles de développement, de façon à les réorienter vers un modèle de développement plus « durable » ou « viable » pour l’environnement, tout en satisfaisant aux besoins essentiels du plus grand nombre. C’est un des principaux défis des décennies à venir. Après Kyoto, on peut aussi le transformer en opportunité pour s’attaquer à d’autres problèmes plus immédiats, en pensant au-delà des barrières mentales si fréquentes en Belgique. Quoi qu’il en soit, il est temps de réagir.

(*) Ne pas confondre le problème de la couche d’ozone stratosphérique, qui nous protège d’un excès de rayonnement UV, et celui de l’ozone troposphérique. Il s’agit de la même molécule (O3), mais quand elle est présente dans la troposphère (partie inférieure de l’atmosphère), où nous la respirons, elle est un gaz polluant. Le problème de l’augmentation de la pollution par l’ozone troposphérique, lié notamment aux émissions du trafic routier en été est, lui, loin d’être résolu.