En Wallonie, 82,8 % des trajets domicile-travail sont encore effectués en voiture individuelle, contre à peine 3,3 % à vélo et 4,4 % en train, selon le dernier diagnostic fédéral sur les déplacements domicile-travail relayé par la Cellule Mobilité de Wallonie. Pour un bâtiment du secteur tertiaire, ces déplacements représentent un poste d’émissions de gaz à effet de serre souvent supérieur à la consommation énergétique du bâtiment lui-même — mais rarement mesuré, et plus rarement encore piloté. Le plan de déplacements d’entreprise (PDE) est précisément l’outil qui permet de passer du constat à l’action.

Qu’est-ce qu’un plan de déplacements d’entreprise ?

Le Service public de Wallonie (SPW) définit le PDE comme « un ensemble d’actions destiné à promouvoir une gestion durable des déplacements liés à l’activité au niveau de l’entreprise ou d’un groupe d’entreprises. Cela comprend l’étude, la mise en œuvre de mesures et le suivi de celles-ci. » (SPW Mobilité).

Concrètement, un PDE couvre l’ensemble des flux générés par un site : les trajets domicile-travail du personnel, les déplacements professionnels, mais aussi les visiteurs et les livraisons. Il ne s’agit pas d’un document figé, mais d’une démarche cyclique : on diagnostique, on agit, on mesure, puis on ajuste. Lorsque plusieurs entreprises d’un même zoning se regroupent, on parle de Plan de Mobilité des Zones d’Activités (PMZA), qui permet de mutualiser navettes, covoiturage ou infrastructures cyclables.

Obligation légale ou démarche volontaire ? Clarifions le cadre belge

La confusion est fréquente, car deux dispositifs coexistent en Belgique.

Le diagnostic fédéral des déplacements domicile-travail est, lui, obligatoire. Organisé par le SPF Mobilité et Transports, il impose à toute entreprise (privée ou publique) occupant en moyenne plus de 100 travailleurs de réaliser, tous les trois ans, une enquête sur les habitudes de déplacement de son personnel. Un formulaire doit être complété pour chaque unité d’établissement comptant au moins 30 personnes, le rapport doit être soumis pour avis aux représentants des travailleurs, puis transmis au SPF via son application en ligne. L’édition 2024-2025 est la plus récente.

Le PDE wallon, en revanche, reste une démarche volontaire. Contrairement à la Région de Bruxelles-Capitale, où le PDE est obligatoire au-delà de 100 travailleurs, la Wallonie mise sur l’incitation et l’accompagnement plutôt que sur la contrainte. En pratique, le diagnostic fédéral constitue une base de données idéale pour amorcer un PDE : l’obligation d’enquêter devient l’occasion d’agir.

Pourquoi se lancer ? Les bénéfices pour un bâtiment tertiaire

Au-delà de l’argument climatique, un PDE bien construit produit des effets très concrets :

  • Réduction de l’empreinte carbone du site : agir sur les 82,8 % de trajets en voiture solo est le levier le plus rapide pour diminuer les émissions « indirectes » de l’organisation.
  • Économies financières : moins de places de parking à construire et à entretenir, indemnités vélo déductibles, optimisation de la flotte et des frais de déplacement.
  • Attractivité et bien-être : une offre de mobilité souple (vélo, transports en commun, télétravail) est devenue un critère de recrutement et de fidélisation.
  • Valorisation du bâtiment : l’accessibilité multimodale et les équipements (bornes, local vélo) renforcent la qualité d’usage et l’attractivité immobilière du site.

Les étapes d’un PDE réussi

Un plan de déplacements n’est pas un document que l’on rédige une fois pour toutes : c’est un cycle qui s’inscrit dans la durée, du diagnostic initial jusqu’à l’évaluation des résultats. On peut en distinguer cinq temps forts, qui s’enchaînent naturellement.

Présentation d'un plan de déplacements d'entreprise lors d'une réunion d'équipe
La réussite d’un PDE repose sur un pilote clairement identifié et l’adhésion des équipes.

Poser les fondations : un portage clair et un pilote identifié

Aucun plan de mobilité ne produit d’effet s’il n’est porté que par une bonne volonté isolée. La condition de départ est un engagement explicite de la direction, qui donne à la démarche une légitimité, un budget et un mandat. Dans la foulée, l’organisation désigne un référent — le « mobility manager » — chargé d’animer le projet, de faire le lien entre les services (ressources humaines, facilities, direction financière) et de tenir le cap dans le temps. Ce rôle ne s’improvise pas : le SPW et la Cellule Mobilité proposent une formation dédiée qui couvre aussi bien les aspects techniques que les leviers fiscaux et la conduite du changement. C’est souvent la présence d’un pilote clairement identifié qui distingue les plans qui aboutissent de ceux qui restent lettre morte.

Diagnostiquer : mesurer avant d’agir

Avant de proposer la moindre mesure, il faut objectiver la situation de départ. Le diagnostic croise deux regards complémentaires. D’un côté, une enquête auprès du personnel permet de comprendre les pratiques réelles : modes de transport utilisés, distances parcourues, horaires, mais aussi freins ressentis et attentes — car une mesure conçue sans les travailleurs a peu de chances d’être adoptée. De l’autre, une analyse de l’accessibilité du site dresse la carte des possibles : qualité de la desserte en train et en bus TEC, présence d’itinéraires cyclables sécurisés, capacité et taux d’occupation du parking. Pour les organisations de plus de 100 travailleurs, le diagnostic fédéral déjà réalisé fournit une base de données précieuse : l’obligation administrative devient alors le point de départ d’une démarche volontaire.

Construire le plan d’actions : activer les bons leviers

Le diagnostic débouche sur un plan d’actions concret, hiérarchisé et, idéalement, chiffré — tant en coûts qu’en bénéfices attendus. L’enjeu est de choisir les mesures adaptées au contexte du site plutôt que d’appliquer une recette toute faite : un bâtiment bien desservi par le train n’appelle pas les mêmes réponses qu’un site isolé en zoning. L’expérience montre surtout que l’efficacité naît de la combinaison des leviers : encourager le vélo n’a de sens que si l’on prévoit en parallèle un stationnement sécurisé, des douches et une indemnité kilométrique. Les principales familles de mesures mobilisables sont détaillées dans le tableau ci-dessous.

Mettre en œuvre et communiquer : embarquer les équipes

Un plan, aussi bien conçu soit-il, ne vaut que s’il est connu et compris. La phase de mise en œuvre est donc indissociable d’un effort de communication interne : information des nouveaux arrivants, temps forts comme la Semaine de la mobilité, « challenges vélo » ou essais de véhicules partagés, valorisation des collègues qui changent leurs habitudes. Il s’agit d’accompagner un changement de culture, ce qui prend du temps et suppose de lever les résistances par la pédagogie plutôt que par la contrainte. La conduite du changement est, à ce stade, tout aussi déterminante que la qualité technique des mesures retenues.

Évaluer et ajuster : inscrire la démarche dans la durée

Enfin, un PDE se pilote à l’aide d’indicateurs suivis dans le temps : part de la voiture individuelle, taux de covoiturage, kilomètres parcourus à vélo, nombre de jours télétravaillés, taux d’occupation du parking. Comparer ces valeurs d’une année à l’autre permet de mesurer les progrès, d’identifier les mesures qui fonctionnent et de réorienter celles qui déçoivent. Le rythme triennal du diagnostic fédéral offre d’ailleurs une cadence de réévaluation toute trouvée, qui transforme une obligation légale en véritable outil de pilotage de la mobilité.

Les leviers d’action concrets

Famille de mesures Exemples concrets
Mobilité active Local vélo sécurisé, bornes de recharge pour vélos électriques, douches et vestiaires, indemnité vélo, flotte de vélos de service.
Transports en commun Prise en charge de l’abonnement train/TEC, navettes gare-entreprise, aménagement des horaires.
Covoiturage & partage Mise en relation interne, places de parking réservées, plateformes de covoiturage de zoning.
Télétravail & organisation Politique de télétravail structurée, horaires décalés, visioconférence pour limiter les déplacements professionnels.
Électrification Bornes de recharge, autoconsommation solaire pour la recharge, verdissement progressif de la flotte.
Outils financiers Budget mobilité, révision de la politique de voitures de société, plan cafétéria.

Plusieurs de ces leviers ont fait l’objet d’analyses détaillées sur Energie+ : la logique d’intermodalité au-delà du tout-électrique, le budget mobilité, la fiscalité 2026 des voitures de société, ainsi que les enjeux de mobilité pour le secteur tertiaire.

Un levier au fort potentiel : l’exemple du vélo et du télétravail

Local vélo sécurisé avec bornes de recharge dans un bâtiment tertiaire
Un local vélo sécurisé et des bornes pour vélos électriques : un levier concret de la mobilité active.

Les données wallonnes montrent que le changement est possible lorsqu’on s’en donne les moyens. À Liège, la part du vélo dans les trajets domicile-travail est passée de 0,8 % à 5,8 % depuis 2005, portée par les investissements en infrastructures cyclables. De son côté, le télétravail « évite » aujourd’hui environ 8 % des trajets domicile-travail en Wallonie. À l’inverse, le covoiturage a chuté de 5,2 % (2005) à 2,3 % aujourd’hui : un signal que sans animation active, les bonnes pratiques régressent. Autant de raisons de structurer la démarche dans un plan cohérent plutôt que de la laisser au hasard.

Se faire accompagner en Wallonie

Une entreprise n’est jamais seule pour bâtir son PDE. La Cellule Mobilité de Wallonie (portée par AKT for Wallonia) met à disposition guides, outils et retours d’expérience, et organise la formation « Mobility Manager » couvrant le diagnostic, la construction du plan d’actions, la communication et les aspects fiscaux. La Direction de la Planification de la Mobilité du SPW accompagne par ailleurs les démarches à l’échelle des zones d’activités (PMZA).

Élaborer un PDE, c’est finalement appliquer aux déplacements la même rigueur que celle attendue dans la gestion énergétique d’un bâtiment : mesurer, agir sur les postes les plus lourds, puis suivre les résultats dans la durée. Dans un contexte où la voiture individuelle domine encore très largement, c’est l’un des gisements d’économies d’énergie et de CO₂ les plus accessibles pour une organisation du tertiaire.